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Fin de règne sous les huées pour le roi Gaudin

 

Par Nathalie Raulin, Envoyée spéciale à Marseille — 
Jean-Claude Gaudin, le 23 mars 2014 à Marseille.
Jean-Claude Gaudin, le 23 mars 2014 à Marseille. Photo Olivier Monge. Myop

Sa froideur affichée après l’effondrement rue d’Aubagne a brutalement effrité le vernis de l’édile de Marseille. Critiqué sur son action, mais jusqu’ici apprécié pour son image proche des gens, celui qui préfère la préservation du pouvoir à son exercice tente, un peu tard, de faire amende honorable.

Dépassé, Jean-Claude Gaudin ? Huit jours après l’effondrement de deux immeubles vétustes de l’hypercentre de Marseille, le vieux marionnettiste de la politique phocéenne voit, en temps réel, s’effriter la statue de commandeur qu’il se forge depuis vingt-trois ans. Son image de patriarche pagnolesque est piétinée par la rue, entre marche blanche et «marche de la colère». Cette fois, face à la gravité des événements, le déni de responsabilité du maire ne passe pas. Alors que les marins-pompiers extrayaient un huitième cadavre des décombres, Gaudin n’a-t-il pas affirmé qu’«aucune faute particulière n’a été commise» ? «Je ne regrette rien», a-t-il ajouté, allumant sans le savoir un bâton à mèche longue. Pour la première fois, le numéro du charismatique maire de Marseille ne convainc personne. Pas même ses adjoints. Comme frappés de sidération, la plupart sont aux abonnés absents.

A l’hôtel de ville, l’ambiance est «crépusculaire», témoigne un opposant. «Aujourd’hui, Gaudin a un vrai problème», relève un ancien allié du maire : «Lui qui s’est construit une image d’homme jovial, empathique, proche des gens, n’a pas eu un mot pour les victimes et leurs familles pendant plusieurs jours. Il a montré son vrai visage, distant et froid. Le vernis a craqué d’un coup, ça ne pardonne pas.» Même son meilleur ennemi et compagnon de route depuis un demi-siècle, le député LR des Bouches-du-Rhône Guy Teissier l’enterre : «Il perd la main, c’est tristement vrai. C’est le mandat de trop.»

«Fin de règne»

Le 11 novembre, tendu et fatigué, comme mu par un ultime réflexe de survie, l’édile de 79 ans amorce un début de mea-culpa. Comprenant que c’est peut-être sa marque dans l’histoire qui se joue, l’un des derniers dinosaures de la politique française part à Paris pour réclamer du secours au couple exécutif. Au même moment, dans le cadre de l’enquête judiciaire ouverte pour déterminer les causes de l’effondrement, plusieurs services municipaux sont perquisitionnés.

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Dans les coulisses de Marseille, la cohorte des déçus, des humiliés et des impatients pronostique au maire «une fin de règne terrible». Un élu LR : «On assiste à la chute de la maison Gaudin, un système imaginé par Gaston Defferre et réactivé en 1995 quand il s’est installé à l’hôtel de ville.» L’obsession de Jean-Claude Gaudin, c’est la conquête du pouvoir et sa préservation. «La prospective politique le passionne, il excelle dans cet exercice», affirme Teissier. A ses amis élus, Gaudin ne cache pas ce qui, à ses yeux, fait la différence : «Nous, on est sur le siège, on est assis.» En retour, ses interlocuteurs saluent volontiers l’«extraordinaire» palmarès électoral de ce fils de maçon du quartier de Mazargues : député, président du groupe UDF à l’Assemblée nationale, président de région, sénateur, vice-président du Sénat, ministre (de Chirac). Et bien sûr, maire de Marseille.

Pour décrocher ce mandat-là, le plus convoité, l’ancien élève des frères maristes a beaucoup combattu, longtemps patienté. Exploité toutes les ficelles d’une discipline apprise au contact de Defferre. Jeune militant du parti centriste CNIP, Gaudin fut son conseiller municipal dès 1965 jusqu’à ce que, pressé par la direction nationale du PS, le maire socialiste rompe l’alliance avec les centristes pour se tourner vers les communistes. Passé dans l’opposition, Gaudin, catholique revendiqué, opte pour l’affrontement : aux élections législatives de 1978, il se présente contre le pilier local du defferisme, Charles-Emile Loo, et l’emporte. Le début de son ascension locale comme nationale.

Marseille, pourtant, lui résiste. Les municipales de 1983 et 1989 se soldent par son échec. Au coup suivant, ce tacticien hors pair tente l’improbable sur cette terre du Sud historiquement antigaulliste : un tandem avec le jeune secrétaire départemental du RPR, Renaud Muselier. L’audace paie. Douze ans après avoir échoué à en déloger Defferre, Jean-Claude Gaudin entre en maître à l’hôtel de ville.

Le pouvoir conquis, reste à l’exercer. Et c’est là que ça coince. «Les dossiers l’emmerdent», regrette un adjoint. Gaudin veut surtout la paix. Pour l’assurer, il ressuscite une gouvernance marquée par le clientélisme débridé d’après-guerre. Prenant exemple sur Defferre, il cajole Force ouvrière, syndicat majoritaire parmi les agents publics de la ville et de la communauté urbaine, et potentiels colleurs d’affiche. Au point de finir par donner le sentiment d’avoir perdu tout contrôle sur la gestion et la qualité des services rendus à la population. Gaudin laisse dire et faire. Jusqu’à ce que la justice s’en mêle (une enquête préliminaire sur la gestion des ressources humaines de la mairie est en cours) et que l’Etat serre la vis budgétaire ces deux dernières années.

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Aux antipodes de son prédécesseur (PS) Robert Vigouroux, à l’origine de la plupart des réussites de Marseille, Jean-Claude Gaudin a une conception très IIIe République de la politique de la ville, tout en renvois d’ascenseur et volonté d’équilibre entre forces locales. «Alors que Marseille accuse un retard colossal dans les transports publics, il a doublé une ligne de métro par un tramway dans l’arrondissement de Muselier, juste pour l’amadouer», réprouve Guy Teissier qui, déplorant la vision un peu trop «carte postale» de Gaudin, a tenté sans succès de le détrôner. Plus sévère encore, Benoît Payan, chef de file de l’opposition au conseil municipal, dénonce l’incurie généralisée : «Après vingt-trois ans de mandat, Marseille est la ville la plus polluée de France, où les impôts sont les plus élevés ; la ville la moins bien dotée en service public, la plus dangereuse pour les habitations et la plus embouteillée !»

«Magicien»

A défaut d’être un grand bâtisseur, Gaudin n’a pas son pareil pour démolir ceux qui le menacent. Son ancien premier adjoint, Renaud Muselier, en sait quelque chose. «Dans la voiture qui nous emmenait à l’hôtel de ville après la victoire en 1995, il me dit : "Mon rêve est accompli, la prochaine fois, ce sera toi." A partir de cette minute, il n’a eu de cesse de m’évincer.» Et aux municipales de 2001, Gaudin rempile pour son deuxième mandat…

Aujourd’hui, de retour sur le devant de la scène après une longue traversée du désert, Muselier règle ses comptes. En janvier, sur la chaîne Public Sénat, le patron de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur attaque Gaudin bille en tête, le qualifiant de «mauvais maire», plombé par «deux mandats pour rien». Mal lui en prend : l’ancien premier adjoint croule bientôt sous les courriers ulcérés des habitants de la ville. Intrigué, il fait réaliser un sondage dont il ressort que s’ils sont profondément insatisfaits de son action, les Marseillais vouent toujours un respect profond à leur truculent édile. «Gaudin a réussi à déconnecter son image de son action à la tête de la ville, dit alors Muselier. C’est un magicien !»

Doté de cette faconde méridionale qui empêche de le détester vraiment, Jean-Claude Gaudin épuise mandat après mandat les prétendants de son camp à sa succession, qu’ils soient autoproclamés ou convaincus d’avoir été désignés. «Chaque fois que quelqu’un entre dans son bureau, il en ressort maire, s’amuse un élu. Puis il crée la discorde pour que ses dauphins s’entretuent si les événements tardent à faire le boulot à sa place. Gaudin, c’est Chronos qui mange ses enfants.» Arrivé il y a dix-huit mois au conseil municipal, le socialiste Benoît Payan se souvient encore de son premier tête-à-tête avec le maire : «Il m’a dit : "Regarde autour de toi, il y a beaucoup de zombies. Un zombie, c’est quelqu’un qui est mort et qui ne le sait pas."»

«Incendie»

Mais depuis le drame de la rue d’Aubagne, le zombie pourrait bien être Gaudin lui-même. «Sa sortie va être épouvantable, prédit un baron local. Sa hantise a toujours été de finir comme Henri Tasso, le maire de Marseille qui, en 1938, avait été contraint de démissionner suite à l’incendie meurtrier qui avait ravagé les Nouvelles Galeries de l’époque. Et bien, si ça continue, il va finir comme Tasso !» Un intime de l’édile corrige : «Gaudin ne démissionnera jamais. C’est contre tous ses principes, contre sa vision du devoir d’un élu.» Reste que d’ici aux municipales de 2020, date de son passage de témoin, le temps pourrait lui paraître long.

«Gaudin est bien seul aujourd’hui», constate Benoît Payan. Avant le drame de la rue d’Aubagne, l’emblématique figure de Marseille conservait un atout maître pour tenir en laisse les prétendants à son trône : sa promesse de s’inscrire en appui sur la liste du futur héraut de la droite. Pour peu qu’il ait sa faveur. «Aujourd’hui, qui voudrait de son soutien ?» interroge un ancien adjoint de droite.

A droite, le sauve-qui-peut a commencé. Comme pour prendre ses distances avec la personne et le bilan de Gaudin, le seul candidat déjà déclaré pour les municipales de 2020, le sénateur LR Bruno Gilles, a appelé jeudi à «changer de méthode». De son côté, Martine Vassal, présidente LR du conseil départemental qui a pris la succession de Gaudin à la tête de la métropole Aix-Marseille-Provence, a annoncé avoir mis en chantier un plan de lutte contre l’habitat indigne à Marseille. Sans même avoir fait mine de consulter le maire. Pour Jean-Claude Gaudin, c’est déjà un peu le début de la fin.

Nathalie Raulin Envoyée spéciale à Marseille
 
Libération
 
 
 
 

Commentaires

  • vu son âge , le temps lui est compté , l,avenir politique est derrière lui.
    salutations.

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