Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12/03/2008

HISTOIRE: Alsaciens sur le front russe

1957581133.jpg

Le programme de la visite le 26 février 2008 de l'ambassadeur de France Stanislas de Laboulaye dans la région de Tambov comportait, outre les cérémonies habituelles, une visite du mémorial des prisonniers de guerre morts dans un camp local dans les premières et les dernières années de la Grande guerre patriotique (Seconde Guerre mondiale). Pour les Russes, cet événement a été quelque peu équivoque: en effet, les honneurs officiels sont d'habitude réservés aux aviateurs de l'escadron Normandie-Niemen qui ont combattu de façon héroïque dans le ciel russe. Ici, il est question de combattants faits prisonniers les armes à la main par des soldats soviétiques sur le champ de bataille.

D'où viennent donc ces Français morts dans la région de Tambov? On pense évidemment à la Division Charlemagne (33e Waffen-SS), si souvent évoquée par les historiens, mais celle-ci ne fut utilisée qu'en hiver 1945 et ne put par conséquent participer à aucun combat sur le front de l'Est, qui avait déjà avancé jusqu'en Poméranie.

"Mon grand-père français a été fait prisonnier par les Prussiens en 1870; mon père allemand a été fait prisonnier par les Français en 1918; moi, Français, j'ai été fait prisonnier par les Allemands en juin 1940, puis enrôlé de force dans la Wehrmacht en 1943, j'ai été fait prisonnier par les Russes en 1945 (Mémoires d'un mineur lorrain, recueillies par Jean Hurstel): c'est ainsi qu'a commencé ses mémoires l'un de ceux qui a dû passer quelque temps dans ce camp de prisonniers situé à la station Rada, à 20 kilomètres de Tambov.

Le début de l'occupation nazie en France a été marqué par l'annexion par l'Allemagne de l'Alsace et de la Moselle, vieux casus belli entre les deux rivaux continentaux, qui avaient été rendues à la France victorieuse en 1918, au grand dam de sa voisine d'outre-Rhin.

Dans l'attente des combats avec l'armée du IIIe Reich, le gouvernement français organise dès l'automne 1939, parfois par la force, l'évacuation des populations frontalières vers l'intérieur du pays. Sur un million d'habitants, 300.000 quittent alors l'Alsace lors de cet exode encore peu étudié par les historiens. Les relations entre les déplacés et la population locale des régions d'accueil sont tendues. Pour eux, la tentation est grande de rentrer chez eux, où ils ont laissé la plupart de leurs biens. La propagande nazie ne manquera pas d'exploiter, par la suite, ces difficultés. Presque tous les réfugiés rentrent "au pays" en 1940, à la suite du rattachement de ces territoires à l'Allemagne. Ils sont accueillis en grande pompe, pour marquer le contraste avec l'accueil qui leur avait été réservé lors de leur évacuation.

En juin 1940, sans rencontrer sur leur chemin de trop grande résistance, les forces allemandes pénètrent de plus en plus profondément en France, et le 4 juillet, la frontière de 1871 entre les deux Etats est rétablie. Ainsi, le 2 août 1940, l'Alsace cesse d'être un territoire français. Dans le même temps, les Alsaciens, bien que devenus citoyens de plein droit du Reich, ne sont pas considérés par les autorités allemandes comme une population "allemande". 

Puis les troupes nazies entrent en URSS. Sur le front de l'Est, les pertes se font de plus en plus importantes. Afin de renforcer les unités décimées, la décision de mobiliser tous les habitants de l'Alsace et de la Moselle est prise. Mais dans la mesure où, jusque-là, les Alsaciens n'étaient pas considérés comme "allemands", un décret en date du 25 août 1942 établit que toutes les personnes habitant en Alsace depuis trois générations, ou dont les parents ou grands-parents sont originaires d'Allemagne, sont désormais considérées comme des Allemands à part entière, et doivent donc servir dans la Wehrmacht. La population, naturellement, ne voit pas d'un très bon oeil cette mobilisation. En 1944, l'armée allemande compte tout de même environ 100.000 Alsaciens. Mais, craignant les désertions, la direction de la Wehrmacht répartit ces soldats particuliers par petits groupes au sein d'unités allemandes. Et comme il est pour le moins "délicat" de les envoyer en France, on leur donne un aller direct pour "l'enfer de glace" sur le front russe. Là-bas, c'est le peloton d'exécution qui les attend en cas de désertion. De son côté, l'armée Rouge, on le comprend, a d'autres priorités que de prendre en compte l'origine de chacun des soldats capturés.

C'est bien en tant que prisonniers allemands que beaucoup d'Alsaciens se sont retrouvés dans la région de Tambov. En fait, les autorités soviétiques avaient créé ce camp spécialement pour y installer les ressortissants de pays du Sud. Il comptait des prisonniers de 29 nationalités, qui s'étaient retrouvés, pour une raison ou pour une autre, à combattre aux côtés de l'Allemagne nazie contre l'Union soviétique (par la suite, des généraux et officiers japonais y furent également installés).

La France, partiellement occupée, avait tout de même réussi à prendre une part active dans la coalition antihitlérienne. Ainsi, 1.500 volontaires, prisonniers alsaciens ou qui s'étaient déclarés français, furent envoyés par l'URSS en Algérie, où ils rejoignirent les armées du général de Gaulle. Les autres durent goûter pleinement aux cruelles réalités de la condition de prisonnier, en tant que soldats du Reich. En accordant aux habitants de l'Alsace et de la Lorraine les mêmes droits que les Allemands, Hitler avait en quelque sorte scellé juridiquement leur sort avec celui de l'Allemagne, ce qui les condamnait à supporter avec tout le pays les conséquences de la participation aux combats, et de la défaite.

On sait de façon certaine que 1.500 soldats originaires d'Alsace et de Lorraine, décédés des suites de leurs blessures ou de maladies, sont enterrés dans la région de Tambov. Les autorités russes, en mémoire du rôle particulier de la France dans la lutte contre le fascisme, ont accepté en 1998 d'installer, en plus du mémorial commun du camp de la station Rada, un monument particulier à l'endroit des "sépultures françaises". En outre, les autorités de Tambov ont permis l'ouverture des archives sur les prisonniers de guerre, ce qui a permis aux familles de retrouver la trace de leurs proches.

Des délégations françaises visitent régulièrement Tambov depuis 1992. Pour la France, reconnaître ces Alsaciens et Mosellans, alors allemands, comme les siens est un pas important vers l'unité et la réconciliation entre les nations après la Seconde Guerre mondiale.

(Source: RIA Novosti)