La polémique déclenchée par Richard Millet s’inscrit dans l’éternel débat entre ceux qui jouent de leur pouvoir pour dominer les masses et d’autres qui choisissent l’outrage pour les mettre devant leurs responsabilités. Le talent littéraire vient peser, évidemment, sur la réflexion qu’engendre ce genre de pavé dans la mare et celui-ci, en vérité, a les dimensions d’un bloc de granit.
Tout aura été dit bientôt sur l’événement. Lorsque procureurs et avocats auront développé leurs arguments, le jugement reviendra finalement au public et l’on peut supposer que celui-ci demeurera profondément troublé. Pour longtemps. C’est, je pense, la meilleure chose qui puisse lui arriver.
L’éloge littéraire d’Anders Breivik porte sans conteste un titre outrancier, fait de l’aveu même de l’auteur pour provoquer, à ceci près que la provocation n’est pas ici gratuite. Millet ne lance pas une insulte-réflexe à l’adresse de tous ceux qui furent concernés par ce drame. Pareillement, il ne se fait en aucune façon le défenseur d’un meurtrier dont il décrit l’âme machinale et glacée. Il réclame simplement de ses lecteurs l’effort d’aller au-delà des faits pour tenter d’en comprendre les raisons profondes et celles-ci, de plus en plus de gens en Europe considèrent qu’elles existent.
Le geste de l’assassin ne mérite en lui-même aucune pitié. Un régime appliquant la peine de mort l’eût sanctionné sans hésitation et pour ma part, j’y eus souscrit. Le problème est que Breivik agit en réaction à ce qu’il considère comme une conséquence inéluctable des abandons de territoires que les nations européennes concèdent à une puissance dont, manifestement, ils ne comprennent (ou font semblant de ne pas comprendre) ni la nature réelle ni les moyens qu’elle emploie pour s’imposer aux autres.
Là est le coeur du débat, son noeud gordien que les démocraties se révèlent à ce jour incapables de trancher. L’avancée régulière, opiniâtre, obstinée, de l’Islam dans nos sociétés est ce par quoi notre siècle commence éminemment son cours. Les exigences de la finance dans un ordre mondial encore à définir et à peaufiner, le glissement idéologique des vieilles lunes du 20è siècle vers les arrangements plus ou moins amiables avec les prélats possesseurs d’or noir, viennent se fondre dans l’obligation qu’ont nos pays de faire naître un nouveau prolétariat capable de les servir. Le Progrès ininterrompu chez nous depuis deux siècles accouche ainsi d’un marais social où Zola ne reconnaîtrait pas les descendants embourgeoisés de ses petits. À la surface de ce lac supposé tranquille sont apparues des vagues étranges qui prennent chaque jour de la force, et inquiètent.
Brievik regarde le paysage humain autour de lui et trouve qu’il change. À grande vitesse. Peut-être pense-t-il d’abord que son pays, dans sa sagesse, fixera comme il convient les limites de la société en construction et la place que chacun pourra prétendre y occuper. Seulement, au lieu de cela, il assiste au grignotage progressif de l’espace des libertés communes. Comme partout ailleurs en Europe, ces libertés-là sont quotidiennement négociées selon le principe : tout ce qui est à moi est à moi, tout ce qui est à vous est négociable. À un moment donné, Breivik cesse de négocier et part en guerre tout seul. Sa cible : une jeunesse qu’il considère comme complice des manquement de ses aînés. Sa méthode : celle de l’officier nazi des Bienveillantes, roman dont l’auteur fut lui aussi, soit dit en passant, accusé ici et là de sympathie pour son héros.
À un Gaudin qui lui susurre qu’à Marseille on n’est pas en situation de conflit civil, Richard Millet répond ; « détrompez-vous, Monsieur le Maire, vous y êtes et vous le savez pertinemment. Tous les ingrédients sont là et c’est vous, avec d’autres, qui les avez ajoutés un à un dans la soupière. L’immigration dérégulée, le constant recul devant les exigences des religieux, la tolérance pour les divers trafics entremêlés, l’aveuglement face à l’humiliation que subit un nombre croissant de vos compatriotes, la violence banalisée partout au point qu’on finit par ne même plus en parler, sauf quand elle tue ». Il dresse le constat que Breivik règle à sa terrifiante manière. Et il sous-entend cette chose simple : « continuez comme ça et vous aurez des Breivik français. Est-ce vraiment ce que vous voulez? »
Certes les mots pèsent lourd et Millet tient à les nuancer. À les lire, on est légitimement troublé. Mais l’ « éloge» est en fait, je crois, la dénonciation ironique, presque désabusée, du grand péril encore évitable. Ouvrir les yeux sur ce qui risque fort de nous advenir est urgent sous peine de désastre, tel est le message de l’auteur.
Alors, maintenant, la punition. Au pays où l’on peut parait-il rire de tout, il n’est pas possible de tout écrire. La preuve de ces traitements différents de la création nous est donnée en cette rentrée. Il n’est donc pas étonnant de voir monter immédiatement au créneau un Tahar Ben Jelloun, celui-là même qui, à travers un « Islam expliqué aux enfants« , nous murmure à l’oreille la douce, sirupeuse, endormante et fort dangereuse mélopée des Lumières allumées semble-t-il par les messagers à turbans de la paix universelle. À ses côtés, la longue cohorte de ceux que ne dérange, pas plus que lui et en aucune façon, la traînée de sang que les centaines de Brievik sauce Prophète laissent un peu partout à travers le monde depuis une décennie pleine. Deux poids deux mesures. En choisissant l’attaque frontale de ce monolithe caressé par toutes sortes de pouvoirs, Richard Millet n’a pas choisi la facilité. Mais il tient bon, assume et se défend ma foi fort bien.
Personnellement, je le soutiens contre l’offensive déclenchée par les censeurs.
Alain Dubos
































